791 Zenbakia 2025-11-15 / 2026-01-15

Gaiak

L'euskera comme murmure

PIERRE, Thomas

Anthropologue

Alors qu’il s’apprêtait à quitter la chambre, sa tante, digne et épuisée, lui avait demandé, la peau sur les os, la voix affaiblie : “Pourrais-tu m’apporter la méthode de basque Bakarka lors de ta prochaine visite ?”. Une demande qui l’avait d’abord surpris. Puis, une requête à laquelle il s’empresserait de répondre. Une occasion pour lui de rendre service, d’être utile à quelque chose devant l’incurable. La possibilité d’apporter un peu de réconfort. Les médecins étaient étonnés d’une telle ténacité face à la maladie. Ils l’avaient souligné à la famille : elle résistait. Elle voulait vivre. Et, dans cette ultime tentative devant l’irrémédiable, elle voulait se plonger dans les lettres basques tant qu’il en était encore temps. Le manuel Bakarka (“Seul”) devait être son livre de chevet. Celui qui console. Besoin de sérénité. Nécessité d’être rassurée. Se consacrer à l’essentiel. Un ouvrage qui incarnait l’espoir. Celui d’une langue à l’agonie qui n’avait pas l’intention d’en rester là. Un support d’espérance dont elle avait besoin. S’en remettre à ce qui résiste. Se fier à ce qui doit durer. Une partie de soi qui doit survivre. La langue synonyme de l’âme.

Apprendre le basque, une intention qui ne lui était pas propre. Une nécessité commune à nombre de descendants de Basques. Une pensée qui trotte dans l’esprit de beaucoup. Tout au long de leur vie. Par vagues récurrentes. Un besoin, jusqu’au dernier souffle. Apprendre la langue qui vient de si loin et que l’on sait si proche. Le choc de l’interruption. La permanence du sentiment de rupture. S’approprier la langue, un défi. Signe de fidélité aux mots et aux morts. Un désir non assouvi, le plus souvent. Une libération parfois quand le challenge est relevé. Dans les deux cas, un sentiment dont on ne peut se défaire :  l’envergure de la langue. Sa stature. C’est autour d’elle que tout ce qui relève du monde basque gravite. Ce que l’on ressent en est issu.

Sa tante était de cette première génération à ne pas avoir reçu l’euskara. Ou trop peu. Partiellement. De cette génération qui, au nom du progrès et d’une multitude de justifications, n’avait pu faire usage des intonations d’Aitor. Cette génération avait entendu la langue sans pouvoir véritablement la maîtriser. Ce n’était pas rien. Être euskotar et non euskaldun. Une blessure. Un traumatisme léger pour certains, invoquant une infinité d’arguments. Une injustice immesurable pour d’autres, si profonde qu’il avait fallu la taire. Seuls les premiers concernés savent, savaient ce qu’il en était de cette condition. Pour la plupart, ils ne l’auront jamais évoqué. Ou de loin, par suggestions. Par regards dans le vide. En en plaisantant, aussi. L’humour comme thérapie. Ils n´étaient pas de ceux qui, en famille, insistent sur ce qui pourrait fâcher. Et puis, on ne peut en vouloir à ses géniteurs. Ce ne serait pas juste. Ils devaient avoir de bonnes raisons. Et, de toute façon, le basque demeurait la langue du chant. La langue des instants qui comptent. Celle des berçeuses, des baptêmes, des mariages et des enterrements. Ce n’était pas rien, non plus. Une compensation. Rester debout.

Leurs enfants, eux, connaissaient cette blessure. Ils savaient de quoi il était question. Ils avaient hérité de cette mélancolie. Ils ressentaient quelque chose de similaire. Le manque. Or le manque ne ressemble en rien à l’absence. Il n’a que peu à voir avec la perte. Le manque est une présence. Un murmure continu. Un sentiment étranger à l’espace de l’oubli. Un présent. Un état psychique indépassable qui fait de vous ce que vous êtes. Qui fait de vous aussi, ce que vous auriez pu être.

On sait aujourd´hui que les cellules humaines portent en elles la mémoire des ressentis. Des joies comme des mélancolies. Les sensations, les intuitions se transmettent, d’un individu à l’autre, d’une génération à l’autre. Un cadre mental qui perdure. Ainsi, orphelines de son usage, les mémoires songeaient à la langue sans âge, la chantaient et impulseraient sa résurrection. Le temps de la bénédiction approchant, sa tante prendrait part à ce mouvement. Apaisée. En quête d’éternité.


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