715 Zenbakia 2017-01-11 / 2017-02-01

Gaiak

Architectures des retours en Pays Basque Nord

DELPECH, Viviane

Chargée de recherche-développement, Eusko Ikaskuntza. Chercheur associée à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour



L’émigration implique souvent une tension entre l’espace rêvé, la terre promise, d’un côté, et la terre de départ, sol natal, de l’autre, qui peut conduire en définitive au retour au pays. Ce processus n’échappe guère à la diaspora basque et son expression dans les arts, comme le prouve l’observation du patrimoine local, où la vogue des bains de mer, qui connaît son âge d’or entre le Second Empire et l’Entre-deux-guerres, entraîne la construction de demeures cossues pour des commanditaires de toutes origines géographiques.1 Aussi doit-on le richissime gisement de résidences de villégiature en Pays Basque Nord à des élites tantôt internationales, tantôt locales, qui manifestent leur réussite à travers la pierre et les pratiques sociales tels le tourisme et les loisirs. Parmi ces maîtres d’ouvrage, nombreux sont les ambassadeurs d’un phénomène touchant l’Europe entière, celui de l’émigration vers le Nouveau Monde. Aux XIXe et XXe siècles, en effet, le Pays Basque n’est pas épargné par les crises politiques, économiques et sociales qui secouent successivement le Vieux Continent. Guerres carlistes, guerres napoléoniennes, crises économiques, exode rural suite à l’industrialisation, conflits mondiaux, dictature franquiste, constituent autant de motifs d’exil plus ou moins contraint vers un monde prometteur où tout est à faire et à conquérir.2

Le patrimoine architectural et paysager en Iparralde recèle quantité d’édifices remarquables bâtis pour une élite fortunée qui compte maints émigrés basques revenus. Ces constructions résultent d’une complexe démarche de renouement avec les terres d’origine, un retour soit provisoire, pour la pratique de la villégiature bourgeoise, soit définitif, car la fortune faite permet de revenir dans des conditions socioéconomiques favorables et de se glorifier d’un statut nouveau dans la société. Au demeurant, les émigrés basques, désignés par les vocables quelque peu galvaudés Amerikanoak ou Indianoak, expriment de manière hétérogène leur vécu de l’ailleurs. Ils contribuent en outre à modeler le paysage bâti du Pays Basque Nord en se conformant à des codes esthétiques très disparates qui révèlent, chacun à leur façon, le souvenir d’une expérience heureuse ou la nécessité viscérale de renouer avec leurs racines.

Villa mauresque, Hendaye. ©DRAC Aquitaine. L’omniprésence sociale par la diversité des styles

L’une des principales règles de cette architecture des retours en Pays Basque Nord est précisément qu’il n’y en a pas, exactement comme l’a constaté Javier Azanza López en Navarre3, mais également à l’instar de l’architecture que les expatriés basques commandent ou pratiquent dans leurs terres d’émigration.4 Force est de constater que les Amerikanoak s’adaptent systématiquement aux courants architecturaux de rigueur à leur époque.

L’architecture locale véhicule des témoignages de ces voyageurs dès le XVIIe siècle. A défaut d’ériger des bâtisses particulières, ces premiers Amerikanoak y placent des citations décoratives, par exemple sous forme de linteaux, comme celui de la maison Gorritia de Ainhoa « rachetée par Marie de Gorriti, mère de feu Jean Dolhagaray, des sommes par lui envoyées des Indes [...]».5 Du reste, le nom de l’Etxe étant fondamental dans la culture basque, le souvenir du voyage se manifeste de façon plus générale par les domonymes, de l’Indiano Baita – «chez l’Indien» – à la réutilisation de toponymes américains comme Zakatekaena à Itxassou, en référence aux mines mexicaines de Zacatecas, ou Lota à Ustaritz évoquant une ville chilienne ; des pratiques qui perdurent pendant plusieurs décennies toutes classes sociales confondues.

A partir du XIXe siècle, les expatriés fortunés, quant à eux, commandent des habitations somptueuses, représentatives des courants d’architecture nationaux, où s’opposent une esthétique classique, découlant des conventions académiques, et des inspirations historicistes et éclectiques, symptomatiques d’une volonté de renouvellement des modèles artistiques et d’une rupture avec les normes officielles.

Certains ont dès lors recours à une architecture de convention, normalisée et dictée par les doctrines de l’Académie des beaux-arts, à l’instar de la villa Halty Enea à Ustaritz, bâtie pour Sauveur Halty qui avait fait fortune au Mexique, ou des villas Pia et Miraflores, implantées respectivement à Bayonne et Biarritz, édifiée ou rénovée par la famille Laharrague revenue de Montevideo. S’inscrivant également dans le registre néoclassique, la villa Zubiac fut rachetée en 1928 par Charles de Beistegui, qui s’était enrichi au Mexique et édifia dans un style tout aussi académique le château de Groussay à Montfort l’Amaury (Yvelines).

Château Lota, siège de l’Institut Culturel Basque, Ustaritz. ©Euskal Kultura Erakundea.

D’autres, en revanche, osent des styles plus originaux voire contestataires, résultant de l’éclectisme en vogue dans un pan de l’élite intellectuelle et sociale du second XIXe siècle. Il en va ainsi d’Antoine d’Abbadie, fils d’un émigré royaliste de la Révolution de 1789. Quoique mécène à l’origine du renouveau identitaire basque, il se fait construire, entre 1864 et 1884, Abbadia, un château néogothique à la décoration éclectique qui illustre son utopie nationaliste d’une France châtelaine et n’emprunte au Pays Basque que quelques inscriptions tirées des poèmes de Doyhenart.6 Associant orientalisme, néogothique et néoclassicisme, la Villa Mauresque, édifiée à Hendaye au XIXe siècle, quant à elle, fut remaniée par la famille Légasse qui fit fortune à Saint-Pierre-et-Miquelon dans l’industrie thonière.7 Ou encore, le style néo-Renaissance du château Lota, à Ustaritz, construit à la demande des frères Duhart, émigrés au Chili, témoigne lui aussi de ce goût pour l’historicisme national.

Au XXe siècle, le style vernaculaire qui inspire le régionalisme architectural, notamment néo-labourdin, est privilégié par une partie des Amerikanoak en ce qu’il représente une affirmation et une réminiscence de leur identité et de leurs racines. Dans la première moitié du siècle, en particulier durant l’Entre-deux-guerres, en plein essor des régionalismes et des nationalismes, il devient l’un de leurs courants de prédilection. Le régionalisme basque en architecture est alors impulsé par les théories de Henri Godbarge8 et la construction de la villa Arnaga d’Edmond Rostand9, dont s’inspirent la villa Saraleguinea édifiée à Guéthary pour Jacques-Hippolyte Lesca, célèbre homme d’affaire et mécène – entre autres du Musée Basque - enrichi en Uruguay10, et les nombreuses demeures des allées Paulmy à Bayonne telle la maison Harri Gorri commandée par l’un des frères Choribit à son retour du Chili.

A l’esthétique vernaculaire réinterprétée par le régionalisme, répond le style Art Déco caractéristique des années 1920-1930, où fleurissent notamment des constructions inspirées des modèles hispaniques, des caseríos et autres haciendas, exportés vers le Nouveau-Monde lors de la Conquista et de retour vers le Vieux Continent comme pour matérialiser le souvenir de l’outre-Atlantique. Les réalisations de ce style, pouvant intégrer un patio, prolifèrent sur la côte labourdine, lieu de villégiature par excellence dont l’éclectisme architectural est une invitation à l’évasion onirique. Entre autres exemples, se distinguent la villa El Hogar, bâtie à Anglet par William Marcel à l’attention de François Vivent et Jeanne Etchepare, propriétaires de tanneries au Chili, ou encore la villa Leihorra construite par Joseph Hiriart pour la ziburutar Catherine Lacouture et son époux Joseph Signoret, lui-même émigré au Mexique depuis son village de Barcelonnette (Drôme) – village devenu un modèle d’étude concernant les retours d’émigration vers les Amériques. Le lien et la complémentarité entre régionalisme et Art déco sont d’ailleurs matérialisés par les pratiques mêmes des architectes, à l’instar de Hiriart ou Marcel, qui ½uvrent indifféremment dans l’un comme dans l’autre style.

Villa Harri Gorri, Allées Paulmy, Bayonne ©Gartotx Allende/Euskomedia. Conformisme et reconnaissance sociale

Les exemples se suivent, se multiplient et ne se ressemblent pas. La villa Enea, abritant désormais l’hôtel de ville de Cambo, le château Arkiberria, à Ustaritz, la villa Juliette à Cambo, tous illustrent l’hétérogénéité des goûts de leurs propriétaires, mais aussi l’absence d’un style fédérateur et l’omniprésence des émigrés revenus dans la société. Pour autant, cette diversité révèle bien des points communs, à commencer par le besoin de se réfugier dans le giron nourricier de leur terre maternelle, ce qui ne fut pas le cas de tous les expatriés. C’est pourquoi, si les partis esthétiques sont diversifiés, l’implantation de la demeure au Pays Basque, acte profond dans ces parcours volontaires, est essentielle d’un point de vue symbolique.

Ces résidences en révèlent beaucoup, d’autre part, sur le contexte de l’architecture de chaque période concernée, qu’il s’agisse de la localisation éloquente des édifices au c½ur de vastes domaines proches des centres urbains, thermaux ou balnéaires, donc en vue de la société, ou de l’esthétique en soi. On observe, en effet, globalement que les Amerikanoak se conforment aux modes de l’architecture de leur temps: constructions vernaculaires avant la Révolution de 1789, classicisme, historicisme et éclectisme au XIXe siècle, régionalisme et Art Déco jusqu’à l’Entre-deux-guerres.

C’est pourquoi ce sont les mêmes architectes qui ½uvrent pour les expatriés et la clientèle aisée en général. A quelques exceptions près, les «retornados» font appel aux maîtres d’½uvre de renom au niveau local et régional voire national, qu’ils soient originaires de la région ou non, comme Joseph Hiriart, François-Joseph Cazalis, ou William Marcel.

Mais, si ces demeures n’ont en commun le style, elles partagent néanmoins la force de la représentation communautaire. De fait, les codes qui les réunissent ne sont pas esthétiques mais bien d’ordre social, l’architecture ayant pour fondement de s’adapter au mode de vie de ses commanditaires. Sans forcément se départir de leur identité locale, les usages des Amerikanoak, appartenant aux cercles nationaux et internationaux, se traduisent dans les parti pris architecturaux: le plan de l’habitation combinant espaces publics, intimes ou liés à la domesticité, son confort, sa belle facture mêlant savoir-faire traditionnels et innovations, ses proportions généreuses et, fréquemment, un jardin prêtant à rêver dans la lignée des parcs paysagers romantiques. La qualité des constructions en dit évidemment beaucoup sur le statut social de ces émigrés qui profitent de leur réussite et la proclame.

Villa Leihorra, Ciboure ©Caroline Richard.

D’un point de vue iconographique, si, avant la Révolution, les habitations relèvent surtout du modèle vernaculaire, les styles observés aux XIXe et XXe siècles appartiennent, eux, à l’éclectisme et aux vogues architecturales animant les stations balnéaires et thermales. Certes, les Amerikanoak revendiquent leur expérience réussie de l’étranger et deviennent des sortes de héros modernes fondant un nouveau mythe social. Mais ils cherchent aussi, par l’architecture, à se fondre dans la société qu’ils retrouvent, tout comme les émigrés de Barcelonnette11 ou de Corse.12 Ils exposent leur succès via le patrimoine, qui, par nature, a vocation de témoignage pour le présent et l’avenir, et ce, à travers des codes entendus par tous comme des signes extérieurs de richesse, fondés, ici, sur l’emphase et l’évocation. Aussi, malgré la singularité et l’audace de leur démarche à quitter le pays, ces expatriés, jusqu’à la Seconde guerre mondiale et la Guerre civile espagnole, réclament-ils avant tout la reconnaissance des leurs autant que des élites internationales et de leur nation d’origine.

En somme, ces Basques triomphants participent activement au modelage et au remaniement du patrimoine bâti et paysager local, lequel démontre qu’ils sont parties prenantes de la construction d’une élite sociale nouvelle, souvent industrielle, forgée par le travail, aux côtés de ceux qui, tels l’aristocratie européenne, les couturiers et parfumeurs, les artistes ou encore les hommes d’affaires, ont offert à Iparralde sa richesse et son renouveau architectural. Et les autres?

Depuis l’Ancien régime et surtout aux XIXe et XXe siècles, l’Amerikano de retour enrichit et influe sur la haute-société locale en se présentant plus ou moins consciemment comme un modèle d’ascension et d’insertion sociale. Il le manifeste matériellement dans la pierre et, en conséquence, par des constructions d’un intérêt remarquable qui, de nos jours, font souvent l’objet de mesures de protection patrimoniale comme l’inscription ou le classement au titre des Monuments Historiques ou l’intégration aux Zones de Protection du Patrimoine Architectural Urbain et Paysager (ZPPAUP) et aux Aires de Valorisation de l’Architecture et du Patrimoine (AVAP)13. Ainsi contribuent-ils de manière essentielle à la fondation d’un patrimoine architectural et paysager de prestige, désormais emblématique du Pays Basque Nord depuis son essor sur la scène internationale sous le Second Empire.

Au demeurant, et malgré les belles promesses qu’offre leur rêve américain réalisé, il ne faut cependant pas omettre que c’est la facette glorieuse de ces mouvements migratoires que ces demeures représentent, car elles ne racontent pas la désillusion et la détresse de ceux qui ont échoué. Et elles ne content pas davantage la précarité extrême ou les phénomènes d’acculturation et d’assimilation de ceux qui ne sont pas revenus...

* Cet article est une synthèse de la publication à paraître : Viviane Delpech, «La arquitectura de los retornados a Iparralde (1800-1939)», in Viviane Delpech (dir.), Las artes y la diáspora vasca (Siglos XIX-XXI), actes de colloque international (Bayonne/Donostia San Sebastián, 25-26 février 2016).

1L’architecture de villégiature fait l’objet, depuis une vingtaine d’années, d’un programme de recherche porté par le CNRS et l’Inventaire général du patrimoine. Le Service régional du Patrimoine et de l’Inventaire de Nouvelle-Aquitaine développe à ce titre un axe de recherche sur les villégiatures balnéaires des côtes basques, landaises et girondines. A ce propos, voir entres autres nombreuses publications: Bernard Toulier (dir.), Villégiatures de bord de mer. XVIIIe-XXe siècles, Paris, Éditions du Patrimoine, 2011; Bernard Toulier (dir.), Tous à la plage! Villes balnéaires du XVIIIe siècle à nos jours, cat. exp. (Cité Chaillot, 2016-2017), Paris, Éditions Liénart/Cité de l’architecture & du patrimoine, 2016; Bernard Toulier (dir.), Les réseaux de la villégiature, In Situ [En ligne], n°4, 2004 et Bernard Toulier, Éric Cron, Claude Laroche, Franck Delorme, Architecture et urbanisme de villégiature: un état de la recherche, In Situ [En ligne], n°24, 2014.

2Au sujet de l’émigration basque vers les Amériques, voir Claude Mehats, Organisation et aspects de l’émigration des Basques de France en Amérique, Eusko Jaurlaritza/Gobierno Vasco, 2005, ainsi que les travaux d’Oscar Alvarez Gila et la bibliographie sur l’émigration basque aux Amériques.

3José Javier Azanza López, «Aproximación a la arquitectura de los americanos en Navarra(en el centenario del traslado de Bearin, 1904-2004)», in Príncipe de Viana, nº 232, 2004, p.421-474.

4Voir notamment Viviane Delpech (dir.), Las artes y la diáspora vasca (Siglos XIX-XXI), actes du colloque du 25-26 février 2016 (Bayonne/Donostia-San Sebastián) en instance de publication.

5Voici l’inscription complète dulinteau: «Cette maison appelée Gorritia a été rachetée par Marie de Gorriti, mère de feu Jean Dolhagaray, des sommes par lui envoyées des Indes, laquelle maison ne se pourra vendre, ni engager, fait en l’an 1662».

6Viviane Delpech, Abbadia, le monument idéal d’Antoine d’Abbadie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

7L’histoire familiale est retracée dans l’ouvrage: Axe Brucker, La Villa Mauresque, Biarritz, Atlantica, 2014.

8Henri Godbarge, Arts basques anciens et modernes: origines, évolution, Hossegor, Chabas, 1931.

9Jean-Claude Lasserre, Odile Contamin, Villa Arnaga, Bordeaux, Le Festin, 2010.

10Jacques-Hippolyte Lesca, Saraleguinea, Société des Amis du Musée Basque, Bayonne, 2008. La Villa Saraleguinea abrite de nos jours le musée de Guéthary.

11Hélène Homps-Brousse (dir.), L’aventure architecturale des émigrants barcelonnettes, Paris/Barcelonnette, Somogy/Musée de la Vallée-Amis du musée de la Vallée, 2013.

12A ce sujet, voir les travaux de Frédérique Valéry.

13Le Pays Basque Nord compte quatre ZPPAUP (Biarritz, Boucau, Ciboure, Espelette) et deux AVAP (Guéthary, Saint-Jean-de-Luz): voir le site de la DRAC Nouvelle-Aquitaine. Concernant les édifices inscrits ou classés sur la liste des Monuments Historiques, consulter la Base Mérimée du Ministère de la Culture et de la Communication.