713 Zenbakia 2016-11-02 / 2016-12-07

Gaiak

L’épopée Katalina

LAGARDE, Anne Marie

Du fils manquant au garçon manqué, le personnage le plus singulier de la « scène » basque de tous les temps

Humantesa izateco jayo-ninzan

Bañan bidé gaitzean galdu-ninzan.

( « Je naquis pour être héroïne, mais je me trompai dans un si difficile chemin »)

Non, Katalina de Erauso n’est pas une star du hard-rock contemporain, quoique sa vie fût plus que « rock » et souvent assez « hard », si l’on s’en tient à ces mots-clés de la culture contemporaine.

Née à la fin du XVIe siècle, elle connut une existence tumultueuse, combattant au côté des Espagnols, mais surtout parmi les Biscayens, au service du roi d’Espagne, en « Nouvelle Espagne », comme on disait à l’époque. Le terme de « Biscayens » désignait là-bas les natifs des provinces basques.

Katalina accomplit des prouesses incroyables et des méfaits impardonnables. Personnage hors normes, paradoxal, elle eut diverses vies et batailla contre les hérétiques hollandais, les Espagnols révoltés, mais surtout contre les Indiens Araucans sur lesquels elle remporta la bataille de Valdivia, obtenant ce grade d’Alférez ou « Porte-Drapeau » par lequel elle est entrée dans l’histoire sous la dénomination de « Monja Alferez », « nonne porte-drapeau ».

Elle est « züjet », personnage principal de la pastorale jouée en 2016 par les Souletins de Bayonne, dans cette ville d’abord, puis à Donostia/Saint-Sébastien. Le livret a été écrit par Maite Berrogain-Ithurbide, originaire de Xiberoa, notre province basque qui a su conserver vivant ce théâtre populaire extrêmement ancien.

On la dirait « de notre temps », Katalina, par sa liberté, sa révolte, sa folle témérité, son choix de vie. Sa prouesse s’inscrit surtout dans le sien, et l’on ne refera pas l’histoire à l’aune de nos préjugés. Si côté espagnol elle fut considérée comme une héroïne puisque ses actes s’inscrivaient dans les projets de la couronne et l’effrayante légalité du plus fort, côté Indiens elle inspire l’horreur encore. Elle paracheva avec quelques autres l’½uvre des conquistadors du XVIe siècle dont elle eut le panache et l’entière cruauté.

C’était un personnage de la trempe d’Aguirre, son compatriote basque du XVIe siècle, et l’on peut s’étonner que le cinéma ne se soit davantage1 et surtout mieux emparé de cette héroïne si fort dans le mouvement et qui toujours échappait, une héroïne bien au-delà du genre « cape et épée », bien au-delà du picaresque.

Elle est en effet surprenante. Pourquoi ? Parce qu’elle mena sa vie sous divers patronymes masculins (Francisco de Loyola, Pedro de Orive, Alonzo Diaz Ramirez de Gusman) et s’habilla en homme sans que ses compagnons (des marins, des commerçants, puis des soldats) ne la soupçonnent. Et qu’elle la termina, retour aux Amériques sous le nom d’Antonio de Erauso, en costume d’« arriero », conducteur de caravanes de mulets parmi des esclaves noirs siens, entre México et Veracruz, avant de se faire tuer à 58 ans par des brigands mexicains (disent certains, mais ce n’est pas prouvé).

Le registre de baptême (retrouvé) indique qu’elle naquit en 1592, « d’une des familles les plus illustres de Saint-Sébastien, dont la maison a sa souche au bourg peu distant d’Urnieta»2. Elle fut mise au couvent à l’âge de quatre ans et s’en échappa à quinze (en 1607) après avoir été maltraitée par une veuve professe3 plus âgée et plus robuste qu’elle. Trois ans après elle partit pour les Amériques où elle fit sa « carrière » en homme.

Le penchant masculin était profond, en elle. La démesure surtout. Comme elle n’était pas entièrement « folle », la guêpe – ou plutôt l’abeille ! – osa revendiquer pour ses hauts faits d’armes, une fois que fut découverte sa « nature » de femme mais surtout son état de vierge, une pension auprès du roi d’Espagne. Et elle obtint aussi du Pape Urbain VIII l’autorisation de s’habiller en homme, comme une validation, une certification, ou du moins une garantie pour poursuivre sa vie dans le genre qu’elle avait choisi.

Il est vrai que du point de vue physique elle n’avait rien du bibelot que l’on pose sur un piano, et si l’habit ne fait pas le moine, il fit pourtant de cette monja (« nonne ») un alférez ou lieutenant, ainsi qu’on peut le constater dans le portrait que Pacheco, beau-père de Velasquez, peignit d’elle en 1630, vers ses trente-huit ans, « avec la golille, le hausse-col de fer et le pourpoint de buffle aux aiguillettes mal fermées »4, alourdie de corps, en des manières acquises sous le harnais du soldat. Et elle soutint toute sa vie, avec constance et passion, la décision de porter un vêtement masculin. Il lui était pourtant resté quelque zeste de « fille » question goûts et couleurs et le récit autobiographique qu’elle a écrit (ou dicté) indique qu’elle appréciait jolis costumes et belles étoffes.

Même si elle était « grande et de forte taille, d’apparence plutôt masculine », comme le précise le voyageur Pietro del Valle dans une lettre à un ami5 en 1626 alors que Katalina vient d’arriver d’Espagne à Rome, « de visage elle n’est point trop laide, mais assez fatiguée ... sa main... est pleine et charnue, bien que robuste et forte, et le geste en a parfois encore je ne sais quoi de féminin. »

Bref, s’il est permis d’ajouter un grain de sel au portrait, on peut estimer que son physique aurait pu être bien plus rude après tant d’années passées sur les champs de batailles, après tant de blessures et de tribulations, et surtout avec cette coiffure dont elle se déparait pour donner le change sexuel. Aucune poupée Barbie contemporaine ou de son époque ne s’en serait relevée ! Pourtant, ni Barbie ni barbue (pardon pour la facilité, mais les témoins soulignent qu’elle était imberbe et qu’on la prenait pour un castrat !), telle quelle ou plutôt telle qu’il, il plaisait à certaines femmes et nombre d’hommes lui accordèrent toute leur bienveillance, c’est dire qu’il savait leur plaire aussi (en tout bien tout honneur).

Quant à elle, elle avait ses raisons. Principalement celle de n’en faire qu’à sa tête, « sin más causa que mi gusto », « sans autre cause que mon goût », là où le vent, son humeur, ou la nécessité de fuir pouvaient la pousser. Peut-être aussi celle que lui prêtait le dramaturge Pérez de Montalván, en exergue de la scène XV- Seconde journée de sa comédie « La Monja Alférez » (1626) : « Pourquoi faire vivrais-je si l’on sait que je suis femme ?»

La « mascarade féminine » et son théâtre d’ombres n’ont pas eu de prise, en effet, sur ce pétroleur/ pétroleuse d’avant le pétrole qui allait volontiers à la comédie (fasciné/e qu’il/elle était par le théâtre) et qui par plaisir ou nécessité du moment se comporta comme les hommes au point que cela lui était devenu sa vraie « nature ». Elle s’était focalisée très jeune, collée pour ainsi dire, au stéréotype masculin du conquistador héroïque et même du moine guerrier façon Ignace de Loyola, guipuscoan mort en 1556 et nommé saint-patron du Gipuzkoa/ Guipuscoa en 1610.

Le procès en canonisation de l’illustre fondateur de l’ordre des Jésuites commençait à être d’actualité au moment où elle avait fui le couvent et elle adopta un temps le patronyme du futur saint (se faisant appeler Francisco Loyola). Cependant la suite de son histoire démontre qu’elle, tout héroïque qu’elle était, excella plutôt dans de contre-« Exercices spirituels », puisqu’elle en rajouta tant et plus dans le rôle du mâle querelleur, flambeur, joueur, peut-être buveur, en tout cas voleur, mais toujours plein de superbe et de panache, ne pouvant, à l’encontre de son saint-patron et en dépit de la direction spirituelle qu’elle avait eue au couvent par des jésuites, passer du mauvais garçon à la sainteté. Ce franchissement lui aurait été impossible en tout point !

On aurait pu s’attendre à l’opprobre social, à la vindicte catholique, voire au feu du bûcher lorsque fut dévoilée sa vie, il n’en fut rien : « Curieusement à partir du moment où son identité fut connue, sa vie fut plus objet d’admiration que de condamnation. Elle a coudoyé les grands de la terre : Evêques et Viceroys aux Amériques, Sa Catholique majesté et le Pape en Europe...» dit Hector Pérez-Rincón en 19896.

Il est vrai qu’elle avait brandi l’étendard d’une virginité sauvegardée en dépit de tous les aléas rencontrés. Et à l’époque cela en imposait ! Katalina, enfant, avec ses deux soeurs et son frère. Le contexte guipuscoan à l’époque de Katalina

Elle est donc née à la fin du XVIe siècle dans ce Gipuzkoa où depuis quelques décennies la théorie forale bat son plein comme en témoignent les oeuvres de Garibay habitant de Mondragon. Le patriciat guipuscoan (et donc la famille de Katalina) en est imprégné. Selon ce discours, les Basques qui n’ont jamais souffert de domination jusqu’à l’annexion de la Navarre par la Castille, comme le prouve la survivance de l’euskara, seraient les descendants de Tubal petit-fils de Noé, et leur noblesse originaire. A vrai dire « Tubalisme » et « vasco-cantabrisme » sont des lieux communs de l’historiographie espagnole de la deuxième moitié du XVIe siècle. Garibay les a « vasconisés ». Et l’Espagne serait le berceau d’une monarchie d’essence biblique que les Basques, pensait-il, auraient fondée.

Tout ce discours est anhistorique, relève du mythe, mais il reflète néanmoins une réalité historique très ancienne concernant les vieilles libertés basques et le mode singulier de l’incorporation du Gipuzkoa à la couronne de Castille en 1200. Incorporation qui se fit, selon plusieurs historiens, à partir de la rencontre de deux intérêts : celui des populations qui voulurent assurer leur condition d’hidalguía (noblesse) lorsqu’ils furent pris dans la hiérarchie féodale, et, de la part du roi celle de s’assurer la fidélité de ces populations. Les idées de liberté et de noblesse étaient anciennes ici et « ne dépendaient pas seulement de la façon dont se concrétisa le lien avec la couronne, mais aussi de l’articulation interne de la communauté »7. Le fondement d’une culture pactiste se trouvait dans une réalité constitutionnelle très antique qui déboucha sur l’accession de la province entière de Gipuzkoa à la noblesse universelle en 1610, moment où Katalina quitta l’Espagne.

On peut penser que son imaginaire, sa manière, sa façon de penser furent façonnés par ce contexte si particulier, au moins autant que par la figure du conquistador espagnol héroïque, d’autant que la Bizkaia /Biscaye à laquelle les Basques de l’époque s’assimilaient avait déjà accédé à la même noblesse universelle en 1526.

Le récit de Katalina révèle qu’elle participait et tenait de toutes ses fibres à la communauté des Biscayens. Elle bénéficia à plusieurs reprises des privilèges dont ils jouissaient à titre de natifs des provinces basques, les seules8 à détenir le statut singulier de « noblesse universelle » dans le royaume d’Espagne.

Pourtant, accusée un jour à tort d’avoir porté « avec un couteau ou un rasoir, un coup sur le visage, qui le lui fendit de haut en bas » à une « doña » qui en avait frappé une autre d’un coup de... pantoufle, elle ne put – malgré son statut de « Biscayen » – échapper à une séance de torture (chap. X de son récit) : « Il [l’alcalde de l’audience royale] me fit aussitôt déshabiller et mettre sur le potro. Alors un procureur entra, alléguant que j’étais biscayen, et qu’ainsi on ne pouvait me donner la question, à cause du privilège de ma province. L’alcalde n’en fit pas cas, et passa outre. »

Deux siècles plus tard, J-M de Ferrer, Biscayen dans l’âme (et né guipuscoan), s’indigne encore que « semblable attentat » aux lois de sa province ait pu être commis. Rassurons le lecteur : « ferme comme un chêne » l’ex-Katalina résista aux sévices jusqu’à ce qu’un billet de la doña souffletée ne « le » disculpe de la vengeance qui s’en était suivie.

Au cours de son vaste périple elle a toujours recherché ses compatriotes euskariens, se tournant vers eux quand elle était en difficulté : « On est surpris en effet, de voir toujours apparaître, aux moments les plus dangereux [de sa vie], comme dans un film de type A, un ou plusieurs concitoyens pour ajouter leurs épées à la sienne, pourtant si redoutable, dans les querelles qui opposaient aux autorités castillanes ces Viscayens turbulents », note le psychiatre mexicain Hector Pérez-Rincón.

Ce sentiment d’appartenance a frappé la chercheuse colombienne Diana Galinda Cruz qui, dans une publication, y consacre quatre pages d’un paragraphe intitulé « El guerrero vizcaíno y el imperio espagnol » (Le guerrier biscayen et l’empire espagnol) : « Les références à la condition d’Erauso comme participante de la communauté basque et de ses privilèges en tant que descendante de la hidalguia sont constantes... Ce sentiment d’appartenance est constant dans sa narration, et il est évident que le fait d’être Biscayenne est décisif dans ses aventures. » dit-elle.9

Diana Galindo pense que l’annexion de la Navarre par la Castille au XVIe siècle n’est pas étrangère à l’allure conflictuelle des relations entre Biscayens et Espagnols. Allure dont rendent compte les « explications » sommaires que notre ex-Katalina eut avec certains : « Voilà la figure qu’on coupe » fit-elle savoir (chap. III) dans la ville de Trujillo à un insolent nommé Reyès, le lendemain d’un jour de fête où plein de morgue il s’était placé devant elle, l’empêchant de profiter d’un spectacle et menaçant de lui « rayer le visage » parce qu’elle protestait. Elle le défigura d’« une estafilade de dix pouces » avant que de porter, aussi expéditive que précise, à l’ami qui voulait venger l’offenseur-offensé, « un coup de pointe dans le côté gauche, qui le traversa »...

Quant au tyran espagnol de Cuzco, appelé « le nouveau Cid », il ne profita pas longtemps de son ascendant sur les populations (chap. XVIII) : « J’entrai un jour dans la maison d’un ami, raconte-t-elle. Nous nous assîmes, deux amis, et le jeu courut. Le nouveau Cid s’approcha de ma chaise. C’était un homme de très haute taille, brun, barbu, dont la seule présence épouvantait, et pour cela on l’appelait le Cid. Continuant de jouer, je gagnai une partie ; il mit la main dans mon argent, prit quelques doubles réaux, et s’en alla. Un instant après il rentra, prit une autre poignée d’argent, et se mit derrière ma chaise. Je préparai ma dague, et continuai le jeu. Il remit la main à l’argent, je le sentis venir, et avec la dague, je lui clouai la main sur la table. Je me levai aussitôt et tirai l’épée... ». (La troupe du nouveau Cid entoure Katalina, lui faisant« trois blessures »... Elle réussit à se sauver dans la rue, le nouveau Cid et d’autres la suivant). « Par bonheur que dans ce moment deux Biscayens vinrent à passer. Ils accoururent au bruit et se mirent de mon côté, me voyant seul contre cinq. Mais à nous trois nous avions le dessous, et nous descendîmes en reculant tout une rue... le Cid me donna par derrière un coup de dague qui me traversa l’épaule gauche de part en part ; un autre m’enfonça une palme d’épée dans le côté, et je tombai par terre, jetant une mer de sang. Après cela, les uns et les autres s’en furent. Je me levai avec des angoisses de mort, et je vis le Cid à la porte de l’église. J’allai sur lui ; il vint sur moi en disant : « Chien, tu vis donc encore ? » et me tira un coup d’épée que je parai avec ma dague ; je lui en portai un autre avec tant de bonheur, que l’épée lui entra par la bouche et lui sortit par l’estomac. Il tomba en demandant confession et je tombai aussi... ».

Si le Cid y laissa la vie, Katalina ayant le sens de la chute (y compris stylistique !) resta entre la vie et la mort plusieurs jours. C’est alors qu’elle fit, pour recevoir l’absolution, un premier aveu de son état (de fille vierge) au père Fray Luis Ferrer de Valencia qui l’écouta en confession. Ferrer, nom prédestiné pour Katalina, puisque deux siècles plus tard, un autre Ferrer, Joaquín María, natif du Gipuzkoa comme elle, recueillerait le récit de sa vie et le publierait (en un « dernier exploit du clan des Viscayens qui a accompagné la vie de la nonne en fuite » dit Pérez-Rincón ) !

Plus pénétré d’honneur, donc, que ce/tte ressortissant(e) singulier(e) de la « Provincia muy noble », comme on appelait le Gipuzkoa de son temps, plus convaincu de par son milieu du Tubalisme des Basques et de leur contribution à la création de la monarchie espagnole, plus attaché à sa foi catholique, il devait s’en trouver quelques-uns, desquels Katalina était peut-être plus que tous, naissance oblige ! Son épée brandie à la moindre offense s’explique autant par sa personnalité indomptable et son caractère emporté que par le contexte d’une réalité historique précise et du mythe qui l’accompagnait. Sa fidélité au roi d’Espagne ne s’en explique pas moins, comme son sentiment d’être de ses sujets. C’est ainsi qu’au cardinal Magalon qui lui faisait remarquer à Rome qu’« il » (ci-devant « elle ») n’avait qu’un défaut, « qui était d’être Espagnol » « il » (ci-devant « elle ») fit remarquer avec esprit : « Il me semble Seigneur, sous le respect dû à votre seigneurie illustrissime, que je n’ai pas d’autre qualité » (chap. XXV).

Sa réponse n’aurait certainement pas été la même au XXe siècle ou au XXIe siècle, le mythe Tubaliste ayant été éventé. Aussi les patriotes basques la prirent-ils pour égérie. Quant aux fascistes qui kidnappèrent son personnage pour en faire le symbole de l’Espagne franquiste, ils n’avaient sûrement pas lu l’épisode qui l’opposa au nouveau Cid : de honte et de colère Katalina doit se retourner dans sa tombe, prête à revenir avec son épée !« Femmes basques : soumission et pouvoir »10

Quelle fut la destinée des filles de sa condition (la bonne noblesse), à partir du concile de Trente11, dans son Gipuzkoa natal ? Souvent la réclusion dans un couvent ou bien le mariage. Les quatre s½urs de la famille Erauso furent toutes placées dans le couvent dont leur tante était la supérieure. Des documents retrouvés par Joaquin María de Ferrer prouvent que leurs parents payaient une pension pour chacune des filles. Ils versèrent aussi des dots en 1605 et 1606 pour les deux aînées lorsqu’elles prononcèrent leurs v½ux12, tandis que l’oiseau Katalina allait s’envoler en mars 1607 peu avant de faire les siens, et bien certainement pour éviter de les faire.

Le cas des s½urs Erauso est loin d’être emblématique –si ce n’est d’une classe– en Gipuzkoa et Bizkaia. La situation de leurs congénères féminines était pour le moins originale dans la Péninsule ibérique du XVIe siècle. Elle a été mise en lumière par l’historien Jose Antonio Azpiazu grâce à des documents d’archives qui l’ont étonné13.

Nonobstant une violence structurelle générale contre elles pendant la période de la Renaissance dans l’Europe entière (réclusion des petites filles dans les couvents, idée qu’elles “saignent” le patrimoine, exclusion générale dans le juridique et le politique, asservissement physique, psychologique, moral et social par l’homme), violence qui s’étendait aussi à la partie du Pays Basque qu’il étudie –le sort réservé à Katalina et à ses s½urs en étant le meilleur exemple–, Jose Antonio Azpiazu constate une importante présence féminine dans le négoce, la fabrication artisanale, à des postes de responsabilité. Les femmes dirigent des collaborateurs, prennent des décisions d’envergure, et pas de manière anecdotique.

C’est un monde jusque-là méconnu d’armatrices, maîtresses de forges, patronnes tisserandières, négociantes d’envergure, voire de contrebandières, toutes clairement identifiées sous leurs noms et prénoms, qui apparaît dans les archives. Il n’y a pas de secteur où elles ne soient directement ou indirectement impliquées : activités portuaires, préparation du poisson, intervention dans le secteur de la ferronnerie, transport, secteur textile, etc.

L’activité artisanale de production de linge était entièrement entre leurs mains (les petites filles recevaient un champ de lin en bien propre), et les serora, sorte de diaconesses14 y prenaient une part essentielle. Un pourcentage élevé de cette production sortait des ateliers de ces serora et elles se livraient à des transactions commerciales jusqu’en Amérique. Elles pouvaient tester, faire des donations et allaient jusqu’à prendre la responsabilité de faire réparer leurs maisons natales si celles-ci menaçaient ruine. La communauté les tenait en grande estime. Leur situation était enviée et il y avait une compétition importante entre veuves et célibataires pour pourvoir leurs postes.

Le contraste est frappant entre le style de vie des femmes basques et celui des femmes castillanes, y compris dans la petite noblesse, puisque celle-ci, en Pays Basque, s’adonnait au commerce et à l’industrie. Même si elles étaient amenées à ces postes de responsabilité par les circonstances de la vie (éloignement massif des maris vers Terre-Neuve ou les “Indes”, veuvage entraînant une autonomie économique puisqu’elles devenaient propriétaires absolues de la dot reçue à leur mariage, ce qui favorisait leur indépendance et leur prestige et leur permettait en maintes occasions de s’occuper du négoce de leurs défunts maris) José Antonio Azpiazu dénombre aussi des célibataires parmi elles malgré la connotation négative s’attachant à leur statut.

Il remarque que ces femmes à très forte personnalité manifestent des qualités qui ne relèvent pas du hasard des aptitudes personnelles mais d’une éducation à la responsabilité donnée dans les familles. Education qui dénote de la considération pour elles, en dépit des péchés dont les charge la doctrine chrétienne en cette période post-tridentine qui voit la réforme morale se faire pourrait-on dire “sur leur dos”.

Si J.A. Azpiazu explique par un mode de vie propre au Gipuzkoa (cette séparation si fréquente des femmes d’avec les hommes du fait que les Basques sont aussi gens de mer) la coloration particulière de la condition des femmes et leur accession à des responsabilités, il considère que le substrat des vieilles coutumes basques y a une très grande part. A l’inverse du mode patriarcal elles prônent qu’une femme vaut un homme pour la conduite de la maison et la reconduite de son nom, même si « cette capacité va aller en diminuant, dans un processus qui se prolonge pendant tout l’Ancien-Régime, jusqu’à ce que la patrilinéarité finisse par s’imposer... »15.

Ces coutumes sont donc le support aux XVe et XVIe siècles d’une situation plutôt rare dans l’histoire des femmes.

Dès lors, la « carrière » de Katalina comme soldat, bien qu’elle fut exceptionnelle, nous étonne un peu moins. De par sa « niche culturelle » bien des exemples pouvaient lui démontrer que les filles n’étaient pas inférieures aux garçons et qu’elle-même ne devait qu’aux circonstances historiques et au choix de sa famille d’avoir été enfermée toute son enfance et son adolescence au couvent.

Un autre mode de faire et de penser a pu jouer dans sa structuration mentale et dans ses choix (du fait aussi que sa langue maternelle était le basque et non le castillan). Elle en a poussé la logique à son terme en épousant d’enthousiasme la figure du conquistador. Pantxika Urruty, metteur en scène; Maitena Lapeyre, metteur en scène; Sophie Larrandaburu, chef de choeur; Maite Ithurbide, auteur. L’épopée Katalina : traversée de l’espace, traversée du miroir ?

Toujours est-il qu’on la retrouve, printemps 1607, quittant le bois de châtaignier où elle s’est réfugiée après sa fuite, en des affûtiaux qu’elle vient de confectionner : hauts de chausses taillés dans « une basquine de drap bleu»16, pourpoint et guêtres recyclés « d’un jupon de dessous en laine verte », ayant laissé son habit de novice là, coupé sa chevelure et jeté ce qu’il en restait, allégée d’autant et « ne sachant que faire ni ou aller sauf [se] laisser porter comme une plume au vent »... N’ajoutons pas la fin de l’opérette (« femme et légère... ») et respectons sa décision d’être garçon.

Il entre à Vitoria, y reste incognito trois mois chez le mari d’une cousine de sa mère, professeur qui, en pédagogue consciencieux et le « voyant bien lire en latin », veut l’obliger à étudier. Le « garçon » s’y refuse malgré les coups et s’en va « après lui avoir pris quelque argent »...

A Valladolid, « où se trouvait la cour » il s’emploie comme page chez le secrétaire du roi, Don Juan de Idiaquez, natif de Donostia/St Sébastien, prend le nom de Francisco Loyola, reste sept mois « tout à [son] aise », jusqu’à ce que son père apparaisse, qui cherche sa fille et ne la reconnaît pas en ce garçon nouveau malgré un tête-à-tête silencieux de quelque cinq à dix minutes avec lui et en dépit du chagrin qu’il exprimera de l’avoir perdu(e).

Il faut en conclure que la transformation de Katalina est un succès. Néanmoins, par précaution, « ayant pris [son ] petit bagage » et ... la tangente, « Francisco » se met en chemin pour Bilbao avec un muletier rencontré dans une auberge le soir de son départ précipité. A Bilbao il écope d’un mois de prison pour avoir bombardé de cailloux de jeunes garçons trop exaspérants.

Sorti de geôle, et à la réflexion, cap pour Estella en Navarre. Il y restera comme page deux ans, « bien traité, bien vêtu ». Puis, traversé d’une nostalgie peut-être, il revient à Saint-Sébastien quelques jours, et, « [se] promenant en beaux habits », va écouter la messe dans son ancien couvent où il rencontre sa mère qui le regarde mais ne le reconnaît pas (drôle d’impression pour l’ex-Katalina, qui ne le dit, ni ne se l’avoue).

Au final quelques religieuses l’appelant au ch½ur, il s’éclipse avec force saluts. Pour se rendre droit à... Séville par bateau, larguant ama (« mère » en basque), amar (« aimer » en espagnol) et amarres, coupant avec sa vie d’antan, comme si la non-rencontre avec cette mère avait été décisive. Et là, depuis San-Lucar, s’embauchant comme mousse sur le galion du capitaine Estevan Eguiño son oncle, il embarque, mettant l’océan entier entre lui et son Donostia/Saint-Sébastien natal, « sa patrie » (ainsi qu’il tient à le préciser dans son récit). Il n’y reviendra jamais. Il a 18 ans.

Question : le désamour fut-il cause de son départ et un signe d’amour l’aurait-il empêché ? Que serait-il advenu si sa mère l’avait reconnu ? Si le « test Donostia » avait tourné autrement ? Quelle impression cela peut-il faire que votre père ni votre mère ne vous reconnaissent ? La réponse est tout entière dans ce qui advint par la suite. Le choix définitif d’être une autre personne. Le refus d’une assignation de genre, le refus de toute assignation qui l’aurait privé/e de ses ailes : Hegoak ebaki banizkion, neuria izango zen... Bainan horrela ez zuen gehiago txoria izango... »17 « Si je lui avais coupé les ailes, il/elle aurait été mien/ne... mais les ailes coupées il/elle n’aurait plus été un oiseau ».

Or Katalina est un oiseau et de l’espèce la plus rare...Alors boga boga mariñela, urrutira urrutira... Vogue la galère ou le galion, le/la voilà partie loin, outre-mer(e), « après une triple rupture : sociale, familiale, territoriale » (D.Sangu18). Et, au terme d’un long voyage jusqu’à la Pointe d’Arraya, ne voulant suivre son oncle qui s’en retourne en Espagne, il le déleste de cinq cents piastres, quitte Carthagène et revient à Panama.

La traversée du miroir s’est-elle faite, avec celle de l’Atlantique ? « Démiurgique auto-création » assure Benito Pelegrín19 ? Certes l’ex-Katalina paraît ne s’« autoriser que d’elle-même » dans sa démarche de « désidentification »-« réidentification», cependant l’attitude de ses parents semble être le point de départ et le point d’arrivée de son choix, et sa façon, bien plus tard, d’en référer au pape pour avoir la permission de continuer à porter la culotte montre qu’elle ne s’est jamais prise pour Dieu-le-Père. De plus Katalina alias Francisco Loyola s’accommode bien de ses employeurs masculins, pères de substitution si la psychanalyse ne nous abuse, se montrant docile et reconnaissante, précisant à plusieurs reprises qu’il est « bien traité », qu’on lui a fait faire de beaux habits. Le regard des figures d’autorité (employeurs, plus tard supérieurs à l’armée) semble lui importer et par ailleurs, même si elle entre souvent en symétrie belliqueuse avec qui la provoque, elle a un art certain de se faire des « copains » : elle en tire la confirmation de son identité nouvelle (quoique celle-ci se résume souvent pour les autres à celle d’un castrat, ce qui expliquerait ses surenchères masculinistes20). L’on se gardera alors de trancher pour ce qui est du démiurge en elle.

Ainsi l’ex-Katalina va s’employer ci ou là : mousse on l’a vu, puis gestionnaire de boutique et comptable modèle chez un dénommé Juan de Urquiza qui se félicite de ses services. Après un naufrage dont, hurrah ! (graphie biscayenne ou pas), elle se sort à la nage, il lui confie la réception de ses marchandises à Païta. Puis il lui donne la responsabilité d’une boutique à Saña où, vêtu successivement de « deux bons habillements, un noir et un de couleur » et après avoir tatoué la figure de Reyès (cf. p.4), on voit ce garçon manqué fraîchement sorti de la case prison fuir à tire d’aile la passion sans frein d’une dame « amie » de son maître avant de se poser dans une autre boutique de ce même maître à Trujillo...

Là, retour sur scène du dénommé Reyès avec deux comparses, dont celui que notre héros avait amoché et que ce coup-ci il va achever. Le corregidor l’embarque, mais s’étant opportunément aperçu qu’il est basque, lui conseille en euskara de prendre asile dans la cathédrale d’où son maître le sortira pour l’aider à s’enfuir au Pérou.

Muni d’une lettre de recommandation, il s’embauchera à Lima chez un autre Basque, Diego de Solarte, consul-général richissime qui lui confie une boutique où il donne entière satisfaction. Mais l’ex-Katalina se laisse aller à la douceur d’un fleuretage avec les charmantes belles-s½urs de Solarte, lequel l’ayant surpris l’éjecte sans ménagement de son siège de régisseur. Et donc, schéma bien classique, ne sachant plus quoi faire et ayant perdu ses soutiens, s’étant néanmoins découvert une vocation de bretteur sans égal à l’occasion de ses duels, allant « au patac » à la plus petite occasion, il s’engage dans l’armée espagnole. A Diego de Solarte qui, réflexion faite, veut le récupérer pour sa boutique (et peut-être pour sauver l’honneur de sa belle-s½ur), il oppose son inclination qui « était de voir et de courir le monde » (chapitre V).

Alors il met les voiles pour La Concepción du Chili où il trouve son frère aîné qui se prend d’affection pour ce compatriote inconnu mais si proche, ce qui n’empêchera pas l’ex-Katalina de le rendre jaloux par des visites à sa maîtresse. Il sera sous ses ordres pendant près de six ans. Il le tuera accidentellement après un exil de plusieurs années à Païcabi, exil au cours duquel, en vallée de Valdivia, et dans un feu d’artifice de vaillance, d’héroïsme, de témérité et de cruauté, il réussit à décrocher des mains d’un chef indien valeureux la timbale espagnole, autrement dit le drapeau de sa Majesté. L’acte glorieux lui valut le grade d’Alférez et le/la rendit célèbre pour les siècles sous le nom qu’on lui connaît encore : Monja Alférez.

Bref, les circonstances ayant été ce qu’elles furent et le caractère de Katalina ce qu’il était, sa vie a ressemblé à un tourbillon dont on ne dévoilera pas (pour inciter les lecteurs à les lire ) les multiples épisodes au Chili, dans les Andes, le Tucumán, le Potosí, la province de Charcas, au pays des Chuncos, à Piscobamba, La Plata, Cochabamba, puis La Paz avant un retour sur Cuzco, ensuite Lima et de nouveau Cuzco, enfin Guamanga, Santa-Fé-de-Bogota, Ténérife et Carthagène d’où elle s’embarqua pour l’Espagne, avant de finir ses jours au Mexique après un saut en Italie...

L’on dira seulement qu’il parcourut l’Amérique espagnole entière sous des noms variés, à pied, à dos de mule, à cheval, en bateau et dans tous les sens, fuyant la justice, fuyant ceux ou celles qui risquaient de découvrir qu’elle était une fille, provoquant les uns et les autres au passage, tuant, combattant, triomphant des Andes arides et glaciales comme vous d’une taupinière alors que ses compagnons masculins périrent de froid un à un, la laissant seule, certes plus que désemparée, désespérée, mourant de faim, de froid, et dans cette extrémité confiant son sort comme une enfant à la bonne Vierge, elle qui n’avait pourtant rien d’une enfant de Marie.

Cette virtuose de l’épée qu’elle avait aussi facile que la gâchette, dégainait plus vite que son ombre au moindre manquement, fut blessée grièvement à plusieurs reprises, torturée, mise en prison de nombreuses fois, réfugiée dans des églises et condamnée à mort deux fois parce qu’elle tua plus souvent qu’à son tour pour défendre un honneur qu’elle avait plus que sourcilleux. Katalina revient en cette année 2016, chantée et danséedansla pastorale de Maite Berrogain-Ithurbide. Quid du regard posé sur Katalina et des ½uvres qu’elle a pu inspirer ? Quid de la forme de son récit et de l’énigme qui l’entoure ?

Au cours des siècles, parmi les ½uvres les plus célèbres consacrées à Katalina, il y eut en Espagne la pièce de Montalván (XVIIe s.), puis en Angleterre, une ½uvre de Thomas de Quincey (XIXe s.) qui en fit une héroïne romantique.

En Amérique latine, du nord, ou en Espagne le personnage inspira et continue à inspirer des dramaturges, des auteurs de nouvelles, de romans, de biographies, de comics. Elle fut aussi l’héroïne de quelques films (voir plus haut) où on s’est efforcé de la glamouriser ou bien de la lesbianiser, le réalisateur Aguirre ayant souligné lui son désir d’être au masculin.

Elle est en fait l’objet d’une abondante littérature « à thèse » où elle peut apparaître sous tel jour ou tel autre. « Chacune des ½uvres (...) prend comme point de départ l’autobiographie de Erauso, omettant, renforçant ou transformant les diverses identités qui y sont représentées : celle de la novice rebelle, du soldat vaillant et patriote qui lutte contre les Indiens infidèles, celui de l’aventurier querelleur, du commerçant entrepreneur ou du Don Juan séducteur mais virginal », dit María Asunción Gómez de l’Université de Floride. Stephanie Merrim relève qu’elle est passée de l’anomalie au statut d’icône culturelle.

Bien sûr on s’est penché sur l’éventuel féminisme ou « proto-féminisme » de Katalina. La même María Asunción Gómez souligne d’ailleurs dans le titre même de son article, « El problemático « femenismo » de La Monja Alférez de Domingo Miras », ce que pouvait avoir de problématique le féminisme de la Katalina du dramaturge espagnol Domingo Miras.

Certaines féministes américaines, lors de ces procès en sorcellerie bien propres à notre temps, l’ont accusé(e) d’avoir fait le jeu du patriarcat de façon délibérée. Si tant est que la question s’était posée en ces termes, on peut penser qu’elle en était à des lieux et qu’une seule chose lui importait vraiment : courir le monde grâce à des aptitudes physiques de très haut niveau, peaufinées au forceps d’une dure formation de mousse et... dans des « disciplines » variées ! Le reste, orientation sexuelle et patati et patata, virginité comme un étendard levé, lui étant peut-être « venu de surcroît » et bien à propos.

A l’heure actuelle elle est devenue un sujet d’étude pour les théoriciens du genre, et elle fascine les universitaires comme elle a fasciné son temps, dit Delphine Sangu (cf. note 17).

Or on peut estimer qu’elle déborde de tous côtés : son étonnante personnalité, son parcours la rendent inclassable et il serait dommage de laisser à l’étude de genre ou au schéma du mâle colonisateur féroce ce personnage paradoxal et démesuré, symbole de révolte et de liberté, d’un conformisme total en même temps, mais protagoniste d’un scénario unique.

L’on ne saurait non plus oublier la clé décisive de ce scénario : elle ne s’est pas enfuie pour pouvoir se déguiser en garçon puis réaliser son rêve d’aller soumettre « les Indes », elle s’est déguisée en garçon pour pouvoir fuir le couvent, ce qui change la donne, même si cela ne remet en cause ni son penchant masculin, ni les faits qui en découlent. Dès lors, la réduire à une étiquette (de colonisatrice, de transsexuelle ou d’homosexuelle, voire au sexe des anges) alors qu’elle souhaitait échapper à une « prison », échapper à son temps et à sa condition, fût-ce en se conformant aux stéréotypes et dictats de ce temps, serait la remettre post-mortem au couvent. Une vraie trahison ! Elle voulait « s’y croire », comme on dit, « en homme », et son drame fut d’achopper au réel, et par conséquent de fuir, toujours fuir (« J’en ai compté dix-huit [fuites] pour les quelque vingt-cinq ans que couvre sa narration » dit Benito Pelegrín).

Artiste en son genre, le personnage fuit, et fuit jusqu’aux gens de Lettres les plus talentueux. En France elle est très peu connue. La pièce de théâtre dont Florence Delay aurait voulu qu’elle soit son héroïne n’a pu voir le jour (dit-elle) ! La nonne-sorcière basque muée en aventurier-guerrier lui a jeté un sort : la pièce avait été écrite au XVIIe siècle par Montalván ! Pourtant, « informée » du personnage par une ½uvre de Thomas de Quincey et touchée qu’elle a été par sa démesure poétique et sauvage, Florence la Bayonnaise a attrapé l’oiseau. Mais une des rares elle lui a laissé sa liberté.

Alors, à tire d’aile et de sa plume la plus fine (lüma ejerrena, symbole de la virginité dans une de nos plus belles chansons !) Katalina revient en cette année 2016, chantée et danséedansla pastorale de Maite Berrogain-Ithurbide21. De Baiona à Donostia l’âme de celle qui par blessure du c½ur autant que goût de la liberté coupa avec sa famille est invitée par les Souletins à retrouver sa patrie ! Ce sera après celle de Joaquin Maria de Ferrer, la toute dernière victoire du camp des « Biscayens » ! Victoire mêlée de tristesse pour les Indiens. Tristesse assortie d’un hommage à leur héroïsme.

Venons-en au récit que Katalina a laissé.

Nombre de commentateurs ont noté qu’il est aussi peu fleuri et orné qu’un rapport de comptabilité (science pour laquelle elle était douée autant que pour la guerre). Un rapport aussi peu exalté qu’elle fut emportée, héroïque, cruelle et colorée.

Ce récit, ou du moins le résumé qui l’a suivi ou précédé, était destiné au roi d’Espagne et au pape. Il accompagnait, comme il a été dit plus haut, sa demande d’une pension, puis celle de porter des vêtements masculins. Une « démarche bureaucratique », dit Hector Pérez-Rincón. Du prosaïque au plus ras de l’acception. Ce n’est pas tout à fait le point de vue de José Maria de Heredia, dont on a vu qu’il a traduit le texte espagnol en français : « C’est une confession hardie, peut-être sincère, qu’elle commença d’écrire ou de dicter le 18 septembre de l’an 1624, alors qu’elle rentrait en Espagne sur le galion le Saint-Joseph... Peut-être sentit-elle l’impérieux besoin de décharger sa conscience, son c½ur trop lourds... Elle l’a fait dans une langue nette, concise et mâle. Elle ne parle d’elle-même au féminin que très rarement, dans les cas désespérés, aux minutes de suprême détresse, alors qu’elle sent la Mort et qu’elle a peur de l’Enfer. Ce récit naïf et brutal reflète rapidement son âme et sa vie. Elles furent d’un homme d’action .»

Le récit est précédé d’une courte phrase liminaire, versifiée en basque.

Humantesa izateco jayo-ninzan Bañan bidé gaitzean galdu-ninzan. (« Je naquis pour être héroïne, mais je me trompai dans un si difficile chemin », selon la traduction de Ferrer ).

Ces vers très brefs s’élèvent en basque, par leur rythme, la musicalité des assonances et des allitérations, à la qualité d’un petit chant douloureux. Y fait-elle allusion à son choix d’identité ? Au meurtre involontaire de son frère, le seul qui lui ait inspiré du remords ? Mais pourquoi ces vers sont-ils écrits en basque avant d’être traduits ? Sont-ils destinés à sa famille devant laquelle jamais elle ne se représentera, même quand elle franchira les Pyrénées pour se rendre à Rome ? Aurait-elle voulu rappeler son identité de « Biscayenne » ?

Le contenu relèverait-il d’une contrition de circonstance destinée à amadouer le roi et le pape ? Mais pourquoi des vers en basque pour des « gens » ne sachant cette langue ?

On peut se demander s’ils sont bien d’elle, même s’il ne fait pas de doute qu’elle aurait su les écrire. Bien qu’elle ait été donnée par un dénommé Alexis de Valon (dans un numéro de La Revue des deux mondes) pour un être élevé par des « religieuses ignorantes » et « abandonnée à tous les instincts d’une nature vulgaire », on sait qu’elle était instruite, initiée au latin et qu’elle maniait parfaitement la langue espagnole tant à l’écrit qu’à l’oral. Quant à sa langue maternelle, l’euskara, il est probable qu’elle avait dû apprendre à la lire et à l’écrire : l’historien Azpiazu a trouvé dans des archives des lettres écrites en basque par des femmes de son milieu.

On ne peut savoir si ces vers figuraient dans l’original que Katalina déposa en 1625 (chez l’imprimeur madrilène Bernardino de Guzmán) puisqu’il a été perdu. Il y eut trois textes contemporains de ce dépôt. Deux autres au contenu semblable furent découverts l’un en 1992 à Saragosse et l’autre en 1995 à Séville22. J’ignore si le préambule en basque s’y trouve.

Si les vers ne sont pas de Katalina, les doit-on à Ferrer qui les aurait ajoutés deux siècles plus tard, avant de publier le récit à Paris ? Député libéral originaire du Gipuzkoa, Ferrer avait dû s’exiler pour échapper à la persécution et à la condamnation de Ferdinand VII23. Très attaché à ses origines basques, il admirait l’extraordinaire courage de « sa payse », mais peut-être avait-il souhaité la racheter en imaginant des vers susceptibles d’atténuer des options et actes qui le choquaient.

Les en-tête qui précèdent les chapitres du récit sont à la troisième personne du féminin, le récit de Katalina à l’intérieur des chapitres est à la première personne. S’agirait-il d’un texte écrit par un tiers comme des chercheurs de langue espagnole se hasardent à le supposer (sans mettre en doute les aventures bien réelles de Katalina) ? Difficile de s’y retrouver là encore. Le groupe. D’une place assignée à une position sexuelle revendiquée, la trajectoire Katalina

Certains ont pensé qu’une telle trajectoire relevait du travestisme, d’autres du lesbianisme et d’autres du transsexualisme (comme le psychiatre mexicain Hector Pérez-Rincón). N’étant spécialiste, je me bornerai à noter la pente de Katalina au masculin. Et si je relève des caractéristiques, observe l’image qu’elle a voulu donner de son corps et me livre à quelques considérations sur son comportement ce n’est pas pour en tirer des conclusions dans le sens d’un cas (surtout en « l’absence » obligée de l’intéressée !). Seul le parcours du personnage m’intéresse, les linéaments de son histoire, ce qui a pu induire son inclination avec les conséquences parfois tragiques qui s’en sont suivies.

Les contemporains ont noté que son visage était imberbe et que le caractère de sa voix l’avait fait passer pour un castrat (elle-même aurait alimenté la légende).

Pietro Del Valle prétend qu’elle a tenté d’agir sur son anatomie. Cette amazone à l’épée se serait « arraché » non pas un sein mais deux : elle aurait réussi à réduire sa poitrine grâce à l’application douloureuse d’un onguent vendu par un Italien. On peut en conclure qu’elle voulait gommer ce qui la signalait femme. Peut-être était-ce pour mieux dissimuler son identité dans le monde d’hommes au milieu desquels elle avait choisi de vivre pour échapper à l’enfermement du couvent.

Elle eut quelques amours féminines qui ne semblent pas être allées bien loin (sauf peut-être à la fin de sa vie quand, mêlant impulsion guerrière et impulsion amoureuse, elle conçut une vive passion pour une femme dont le futur lui avait confié la garde et avec qui elle se battit). Ces épisodes (du moins les premiers) paraissent imputables à l’attrait que son androgynie exerçait sur certaines femmes plutôt qu’à son propre attrait pour elles, même si « elle aimait les plus jolies », dit-elle. Ils ne donnent pas l’impression d’un « séducteur » actif. La première fois elle est assaillie par Doña Beatriz, maîtresse du marchand drapier de Païta qui l’emploie : « elle me pressa si fort que je fus obligé d’employer la violence pour en sortir ! » commente-t-elle !

Elle semble fixée à un masculin de d’adolescence. Elle aime le défi, l’exploit physique, la querelle et le jeu comme peuvent les aimer les garçons de 13 ans qui n’ont encore eu la transformation pubertaire escomptée. Elle « stationne » à cet âge-là même si les jeux de l’enfance ont été remplacés par des jeux d’argent et tous les exploits physiques amplifiés. Elle réagit en miroir par rapport aux préadolescents : on a vu qu’au sortir du couvent à quinze ans elle s’en prend à coups de cailloux à des gamins qui l’irritent. Plus tard elle se montre d’une cruauté sans pareille avec un jeune Indien de douze ans qui d’une flèche a crevé l’½il d’un soldat espagnol. Elle et ses compagnons le mettront, selon son expression, « en dix-mille pièces ». Certaines de ces « pièces », évidemment, sont celles qui feront à tout jamais défaut à son propre corps. Elle peut bien se supporter du castrat pour lequel elle passe aux yeux des soldats de son camp, mais si dans le camp de l’ennemi un presque double au miroir lui rappelle son manque physique, elle se déchaîne. A la lecture de son texte on a d’ailleurs l’impression qu’elle était un peu « hors corps », hors d’atteinte de la peur et presque de la souffrance physique, subissant les blessures les plus graves et les faisant subir avec indifférence.

Dans une telle configuration anatomique et psychique, l’ostension plus tard de sa virginité sera l’autre face de son affirmation masculine et nullement contradictoire avec celle-ci. Qu’elle ait eu à voir avec le désir de Katalina de sauver sa peau en se conformant aux valeurs masculines du temps, certes. « Elle qui a tout osé, c’est (sic) bien gardée d’enfreindre ce grand interdit chrétien » dit Hector Pérez-Rincón24. De là à la considérer comme une stratège calculatrice comme certains s’y sont avancés25, sûrement pas.

Sur cette question le point de vue de Ferrer, au XIXe siècle, paraît plus subtil : « Sa chasteté –dit-il– est, à mon avis, le point le plus incroyable de son histoire, et cependant il n’est pas croyable qu’elle l’ait gardée par respect pour les préceptes du Décalogue. Quels principes de morale lui auraient fait accomplir celui qui la prescrit lorsqu’elle enfreignait avec si peu de scrupules ceux qui le suivent et le précèdent ? Catalina de Erauso n’était pas née pour contenir ses passions. Celle qui ne parut pas n’existait pas chez elle. »

Au-delà de l’observance d’un interdit chrétien montrant qu’en elle « restait intact le symbole du pouvoir masculin sur le corps d’une femme »26 , symbole dont elle a profité pour échapper à l’Inquisition et obtenir pension, on peut penser qu’il s’agissait chez elle, autant que d’un point d’honneur, d’un point d’« arrêt ». Arrêt à ses quatre ans, quand elle fut mise au couvent. Arrêt à une croyance enfantine qui la tenait et à laquelle elle a tenu toute sa vie comme à la prunelle de ses yeux, par la virginité, y compris dans ses dévotions à la Vierge quand elle était en danger. Croyance en un masculin premier. Fixation à l’enfant rejetée de chez elle. Arrêt plus tard au castrat adolescent.

Ceci nous mène à l’élément-clé de son histoire : la façon dont elle a « enregistré » le discours familial. Celui qui véhicule les valeurs du clan. En ce qui concerne les filles il est négatif. On a bien sûr l’impression que Katalina a tout envoyé valser côté famille. Je crois, au contraire, qu’elle a pris au pied de la lettre le discours « entendu » et « sous-entendu ». Et comme de « bien entendu », elle en a rajouté.

Le discours a cheminé (dans sa tête). On le voit à l’½uvre dans les épisodes marquants de sa vie. Comme un fil conducteur de sa destinée, une trame. De là le titre que j’ai choisi pour cet article : « L’épopée Katalina, du fils manquant au garçon manqué, etc. »

En actes si ce n’est en paroles, il lui a été signifié depuis sa naissance que comme fille elle n’avait pas été la bienvenue. L’enfermement au couvent à l’âge de quatre ans en sera la preuve pour son esprit d’enfant. Succédant au « baptême » par la négative, la brutale réclusion fera point d’orgue. Katalina sera confirmée dans sa conviction d’exister « au lieu » du garçon que ses parents souhaitaient. Sa « profession de foi » (d’être ce garçon) se fera après que père ni mère n’auront reconnu leur fille, l’un chez le secrétaire du roi où elle fut page, l’autre au couvent où elle se rendit avant de prendre la décision d’embarquer. Après le « baptême » par la négative, la triple « confirmation ». Le processus acté en trois temps ancre Katalina dans l’orthodoxie catholique post-tridentine ! Elle en est le révélateur.

En fait tout fut affaire de « place » : un garçon étant attendu à sa place, elle ne put qu’occuper cette... place. Aussi représentera-t-elle le « fils manquant » (et le deviendra-t-elle à tous les sens du terme). Cela ne dépendait pas d’elle. Il se trouve qu’elle y aura consenti sa vie durant, transformant la place en position sexuelle et poussant la logique des faits à son terme par son comportement, son habillement, ses amourachements (autant d’amours-arrachements à sa mère), ses divers patronymes et prénoms masculins. Sa demande d’une reconnaissance au roi et au pape parachèvera le périple. Elle aura leur consécration, autant que celle des sénateurs romains qui l’inscrivirent sur un livre « comme citoyen romain » (chap. XXV).

Son acquiescement au souhait des parents ne s’est pas borné à une adhésion passive à l’ordre chrono/logique des faits. Elle est allée au-delà, révélant sa part propre. Et tout, dès lors, a pris l’allure d’une double réponse consentement/défi faite à la famille et à la société. Consentement d’un : « Je vous donne le fils manquant que vous auriez préféré » et défi manifeste du « Ah ! vous vouliez un garçon, eh bien vous l’aurez ! » marqueront son existence. Elle deviendra le « garçon manqué » que l’on sait, dont l’existence se caractérisera par des prouesses incroyables et des transgressions abominables et elle en rajoutera par rapport au canon masculin proposé par son siècle. Le goût de la « parade virile » de cet incorrigible amateur de tripots dépasse le déterminisme social et culturel : il est sa signature propre. Mais Katalina se heurtera lors de ses épisodes amoureux à un impossible, celui de la réalité nue du garçon « manqué », garçon qui ne peut répondre que jusqu’à un certain point, le « point de réel » qui toujours la rattrape et la contraint à fuir.

Avec évêques, roi, pape, cardinaux, grands du monde, le « garçon manqué » semble avancer masqué. Pourtant sa mise en avant de la vierge n’est en rien une contradiction, puisque la vierge est le négatif de la femme du point de vue du comportement. La virginité, bien précieux, a opéré comme un talisman, sésame imaginaire l’ouvrant au genre rêvé : d’où, et grâce à ses aptitudes physiques exceptionnelles, sa détermination constante à vivre en homme, avec des habits d’homme, sous des noms d’hommes. C’est bien ainsi que les dignitaires de l’Eglise l’ont « entendu » et « vu ». Tout le monde a « marché à la combine » parce qu’il n’y avait pas de combine.

La virginité que Katalina arborait comme son plus bel ornement valait pour elle pièce d’identité et même de monnaie. Cette virginité préservée étant son offrande au père céleste et à son représentant sur terre, elle put se présenter devant les dignitaires en lieu et place d’un valeureux « fils qui aurait manqué » à l’Eglise. Après tout ce n’était là qu’un prêté pour un rendu (ou l’inverse !), le simple tour de passe-passe ou de passe-place auquel elle fut assignée par une famille en mal d’honneur qui sacrifia ses filles en bloc à l’Eglise. Et tous depuis le premier évêque à qui elle avait révélé être encore vierge, jusqu’au pape, en passant par l’évêque de Guamanga (à qui elle livra son secret parce qu’il était « saint homme ») suivirent dans une effusion sentimentale partagée27 ce blanc panache qu’elle avait montré avec émotion. Ainsi sut-elle non seulement trouver des pères de substitution à ce fils manquant, mais lui obtenir, par-delà la vierge, l’onction du père symbolique entre tous, le pape ni plus ni moins.

Seule ombre ou conséquence terrible de son orientation vers le genre masculin après qu’elle avait tourné la clé sur son passé (son père ne l’ayant reconnue en l’adolescent qu’elle s’était voulu en écho lointain à son souhait) : une haine non avouée pour son géniteur, jalousie déplacée sur celui qui en était le représentant direct au Chili, son frère aîné Miguel, qui portait le même prénom.

Voici comment se firent leurs incroyables « retrouvailles » (chapites V-VI) : « Ma place prise dans la compagnie du capitaine Gonzalo Rodriguez, je partis de Lima, en troupe de seize cents hommes commandés par le mestre-de-camp Diego Bravo de Sarabia, pour la ville de Conception (...) Nous arrivâmes au port de Conception, après vingt jours de traversée... Le gouverneur Alonzo de Ribera donna aussitôt l’ordre de nous faire débarquer, et cet ordre fut apporté par son secrétaire le capitaine Miguel de Erauso. Dès que j’entendis son nom, je me réjouis, et je vis que c’était mon frère ; car quoique je ne l’eusse jamais connu, puisqu’il était parti de Saint-Sébastien pour l’Amérique lorsque j’avais deux ans, j’avais connaissance de lui, sinon de sa résidence. Il prit la liste des troupes et les passa en revue, demandant à chacun son nom et son pays. Quand il vint à moi, et entendit mon nom et mon pays, il jeta la plume, m’embrassa, et me fit aussitôt des questions sur son père, sa mère, ses s½urs, et sa petite s½ur Catalina la religieuse. J’y répondis de mon mieux, sans me découvrir, et sans qu’il devinât rien. »

Plus loin Katalina dit que Miguel « monta chez le gouverneur et lui demanda, comme faveur, de faire changer de compagnie à un seul jeune homme qui arrivait de son pays ; le seul qu’il eût vu depuis qu’il l’avait quitté. »

Cette évocation d’un Miguel que l’on sent si plein de la nostalgie du pays et de sa famille, est très émouvante, même si Katalina n’y met pas d’affect.

Katalina aime Miguel, mais il est tout ce qu’elle n’est pas, tout ce qu’elle aurait voulu être... le garçon non manqué (anatomiquement), tout ce qu’elle ne pourra jamais être en dépit des exploits militaires extraordinaires qu’elle a réalisés. Il est le fils accompli, le fils préféré, fils appelé à succéder au père dont on lui a donné le prénom. Et il succédera en effet au père dans la tête de Katalina.

Six années passeront, les faits s’enchaîneront puis ils se précipiteront comme dans la nuit d’un songe affreux : « Ah ! vous vouliez un fils ? Eh ! bien vous en aurez un sur mesure !» sembleront dire les Parques qui président au destin de Katalina depuis sa naissance, en dépit de tous les mauvais pas dont elle s’est toujours tirée jusque-là.

Le scénario dont le héros tragique est ce garçon singulier va se dérouler d’implacable façon, non dans l’imaginaire comme il advient pour les garçons « ordinaires », mais dans le réel. Après avoir tenté de séduire la fiancée de Miguel, comme si cette fiancée représentait aussi la mère (dont en garçon qui se prend au (le) pied de (dans) la lettre « il » n’avait pu se détacher), tel un ¼dipe déchaîné, fils manquant... à tous ses devoirs filiaux, Erauso se livrera à une transe meurtrière à l’occasion d’un duel nocturne deux à deux auquel elle et son frère (sans qu’elle le sache) participent.

Le miroir se brisera alors en mille (ou peut-être... « dix mille »28 moins un) morceaux. L’affaire se soldera par trois morts dont celle de Miguel, le fratricide s’imbriquant au parricide que Katalina, certes, ne voulait en conscience, mais... la nuit était très noire, et surtout dans sa tête.

Katalina, enfant-homme revenu en fantôme, coupée de tous ses liens familiaux, mise dans une absence à elle-même face à ce frère-père qui représente ce qu’elle ne sera jamais, est entrée « pour de vrai » en ¼dipe, à moins qu’il ne se soit agi de Médée, furie vengeresse, ivre du sang d’enfants à n’avoir jamais, doublure tragique submergée par la haine de tous, père, mère, frère.

La métaphore, ce soir-là n’a pu jouer.

« Son caractère emporté [...] tacha son habit de sang, du sang de beaucoup d’hommes dont celui de (baissons la voix) son propre frère. Oui. Le fringant officier qui, sans la reconnaître, lui ouvrit les bras à la Concepción du Chili, elle le tua sans le reconnaître, lors d’un duel nocturne. Nuit plus noire que de coutume, implacable malchance, etc., ces belles excuses proviennent de son Évangéliste (De Quincey). » dit Florence Delay mezzo voce...

Oui, « Nuit plus noire que de coutume » pour Katalina/Francisco.

Humantesa izateco jayo-ninzan Bañan bide gaitzean galdu-ninzan. (J’étais né/e pour être héros/héroïne Mais je me suis perdu/e en chemin)29

Toujours est-il que, de retour pour quelques années en Europe, elle qui pourtant sillonna la péninsule ibérique dans les deux sens par rapport aux Pyrénées ne se représenta jamais à Donostia/Saint-Sébastien. A cette époque son père était mort. Sa mère se sentit-elle une vieille et obscure responsabilité dans le déroulement des faits survenus ? Il paraît que sur son testament elle reconnut comme fils cet « Antonio de Erauso »30, alias Katalina. Forme de réparation ? Charité chrétienne ? Geste d’amour.

Constat : la sexuation, c’est la façon dont chacun choisit son identité de genre31. La question d’être homme ou femme, dit Jacques Lacan, n’est pas une question d’anatomie, mais de discours. Katalina l’enseigne jusqu’au spectaculaire, l’incandescent, jusqu’au point de rupture tragique.

Elle qui prit des noms d’hommes, porta l’habit masculin, se révèle à nous sous le titre –au double sens du mot– de « Monja-Alférez ». Titre paradoxal. Méditons ce qu’en dit José Maria de Heredia dans son « Avis du traducteur » : « Le mot de monja, qui est le corrélatif féminin de moine, et celui d’alferez, qui correspond au grade d’enseigne ou de lieutenant, n’ayant point d’équivalens propres en français, j’ai dû les conserver en original dans la traduction, et je m’y suis cru d’autant mieux fondé que l’héroïne de cette histoire ayant été connue sous le nom formé par ces deux mots réunis, ils sont devenus en quelque sorte son nom propre.

Ordinairement, et par habitude, la Monja-Alfer